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Quatre-vingt-quatre pour cent des ménages français achètent du thon en boîte. Ils n’ont jamais su avec autant de précision ce qu’il contient. Depuis qu’une agence sanitaire officielle a revu à la baisse ses propres seuils de risque, le produit le plus banal du rayon conserves est devenu un objet de santé publique. Toutes les boîtes ne se valent pas et les différences sont mesurables.
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L’Anses divise son seuil par deux
Le 12 février 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire a publié sa troisième évaluation nationale des risques liés aux substances chimiques dans l’alimentation. Conclusion centrale : la quantité de méthylmercure — forme la plus toxique du mercure, celle que le corps absorbe en mangeant du poisson — qu’un être humain peut ingérer chaque semaine sans risque est abaissée de moitié. Le seuil de danger est atteint à des niveaux d’exposition deux fois plus faibles qu’estimé jusqu’alors.
Environ 890 000 enfants, soit un sur quinze, et près de deux millions d’adultes, soit un sur vingt, dépassent désormais cette nouvelle valeur. L’agence précise que cette exposition provient «quasi exclusivement» de la consommation de poissons prédateurs sauvages, le thon en premier.
L’Anses ne demande pas d’arrêter d’en manger. Elle maintient sa préconisation de deux portions de poisson par semaine en variant les espèces, et fixe un repère concret pour la population générale : une portion hebdomadaire maximum de thon, soit environ 150 grammes de chair égouttée. Pour les femmes enceintes, les femmes allaitantes et les enfants de moins de trois ans, elle recommande de remplacer le thon par des espèces à durée de vie courte, sardines, maquereaux, harengs, qui accumulent mécaniquement moins de mercure.
Ce rapport paraît seize mois après que les Français ont commencé à modifier leurs habitudes d’achat. Il officialise une inquiétude qui, elle, avait éclaté à l’automne 2024.
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La boîte à 3,9 mg/kg
Le 29 octobre 2024, les ONG Bloom et Foodwatch publient Du poison dans le poisson. Cent quarante-huit boîtes ont été achetées dans les dix plus grandes chaînes de supermarchés de cinq pays européens, Allemagne, Royaume-Uni, Espagne, France, Italie, et analysées par un laboratoire indépendant. Résultats : 100 % des conserves contiennent du mercure ; 57 % dépassent le seuil de 0,3 mg/kg, limite fixée pour les poissons courants comme le cabillaud ou la sardine ; 10 % franchissent la norme légale spécifique au thon, fixée à 1 mg/kg.
Ces deux chiffres, 0,3 et 1 mg/kg, sont au cœur du débat. L’Union européenne applique au thon une tolérance trois fois plus haute qu’aux autres espèces, au motif que le thon accumule naturellement plus de mercure. Bloom soutient que ce seuil a été calibré pour permettre la commercialisation de 95 % des thons pêchés, non pour protéger la santé. Conséquence pratique : une boîte qui dépasse 0,3 mg/kg n’est pas hors-la-loi. Elle est simplement au-delà du niveau jugé acceptable pour n’importe quel autre poisson.
La boîte la plus contaminée de l’étude porte le nom de Petit Navire. Achetée dans un Carrefour City parisien, elle affiche 3,9 mg/kg, près de quatre fois la limite légale applicable au thon. Ce chiffre a circulé massivement.
La même marque, achetée dans deux Lidl de Lyon, affichait 0,16 et 0,21 mg/kg. La variabilité entre deux boîtes d’une même référence dépend de la zone de pêche, de l’espèce exacte capturée et de l’âge du poisson. Bloom et Foodwatch l’indiquent eux-mêmes dans leur rapport, sans que cette précision ait bénéficié de la même amplification médiatique que le chiffre à 3,9.
En décembre 2024, un sondage Ipsos commandé par Bloom indique que 45 % des Français déclarent avoir cessé ou réduit leurs achats. Entre novembre 2024 et février 2025, les ventes ont reculé de 10 à 20 % selon les relevés de panels.
La fédération des conserveurs CITPPM a rendu publics les résultats de 2 900 analyses conduites entre 2016 et 2023 : 81 % des contrôles révèlent une teneur inférieure à 0,3 mg/kg, aucun ne dépasse la limite de 1 mg/kg. Elle a annoncé le doublement des contrôles pour 2025. De mars au 5 mai 2026, Petit Navire a proposé aux consommateurs d’envoyer une de leurs boîtes au laboratoire accrédité Labexia, à Quimper, pour analyse gratuite dans la limite de 1 000 tests. La marque a indiqué que ses propres contrôles, 270 analyses sur trois ans, n’avaient «jamais révélé de taux supérieurs aux normes européennes», avec une teneur moyenne de 0,2 mg/kg. Les résultats des analyses Labexia n’étaient pas disponibles à la date de parution de cet article.
En mai 2025, la Commission européenne a commencé à examiner la possibilité d’abaisser le seuil légal du thon. Des questions parlementaires ont été déposées à l’Assemblée nationale en novembre 2024 et au Sénat en avril 2026 pour que la France adopte unilatéralement une norme de 0,3 mg/kg.
Germon, albacore ou listao : trois espèces, trois profils
Avant de comparer les marques, il y a une information que l’étiquette livre directement, et que la plupart des consommateurs ne lisent pas.
Trois espèces composent l’essentiel du marché français. Le thon blanc germon (Thunnus alalunga) est le plus valorisé : chair ferme, très claire, goût délicat. Une étude relayée par le Journal des Femmes lui attribue des taux de méthylmercure «presque trois fois plus élevés» que ceux du listao. C’est le paradoxe central du rayon : le produit le plus premium est aussi celui qui accumule le plus de mercure.
L’albacore (Thunnus albacares), espèce la plus répandue dans les conserves françaises, offre une chair rosée et tendre, avec un niveau de contamination modéré. Le listao (Katsuwonus pelamis), souvent vendu sous la simple mention «thon» sans précision, est conditionné en miettes et moins valorisé gustativement. Sa durée de vie courte et sa position basse dans la chaîne alimentaire, il se nourrit de petits poissons plutôt que d’autres thons, lui permettent d’accumuler significativement moins de mercure.
Pour un consommateur qui veut réduire son exposition, le listao est le choix le plus directement aligné avec les recommandations de l’Anses de février 2026.
La zone de capture ajoute une variable. Les thons pêchés en Atlantique Nord-Est, notamment dans le Golfe de Gascogne, affichent des teneurs en mercure inférieures à ceux capturés dans l’océan Indien. Connétable indique l’origine géographique et le nom du bateau sur ses boîtes Label Rouge, une pratique que la grande majorité des marques de grande consommation n’appliquent pas.
La canne contre le filet
La méthode de pêche détermine ce qu’il y a dans la boîte, et ce qu’il n’y a pas.
La pêche à la canne ou à la ligne capture chaque poisson individuellement : la traçabilité remonte jusqu’au bateau, à la zone, à la date. Les dispositifs de concentration de poissons, dits DCP, sont des structures flottantes artificielles autour desquelles se regroupent les bancs. Efficaces économiquement, ils capturent indistinctement thons, raies, requins et tortues. La traçabilité y est mécaniquement moins précise, et les poissons capturés sont moins homogènes en âge et en espèce, deux facteurs qui influencent directement la teneur en mercure.
Depuis 2024, 90 % des volumes de listao et d’albacore capturés dans l’Atlantique par les thoniers français ont obtenu la certification MSC 3.0. Ce logo, visible sur l’emballage, atteste que le stock pêché est géré durablement. Le Label Rouge, obtenu par Connétable pour son germon pêché à la canne en Atlantique Nord-Est et pour l’albacore sur banc libre, ajoute des exigences sur la qualité de la chair et les conditions de pêche.
789 millions d’euros, un leader en crise
Entre février 2024 et février 2025, les ventes de thon en boîte en grandes et moyennes surfaces françaises ont atteint 789,2 millions d’euros, dans un marché global des conserves de poissons à 1,38 milliard d’euros. Les sardines arrivent loin derrière à 251,7 millions, les maquereaux à 178,3 millions. Les Français consomment en moyenne 4,9 kg de thon en conserve par habitant et par an.
Petit Navire détient 28,5 % de part de marché en valeur et 420 millions d’euros de chiffre d’affaires en France. Fondée à Douarnenez en 1932, la marque appartient depuis 2010 au groupe thaïlandais Thai Union, numéro un mondial du thon en boîte, acquéreur pour 680 millions d’euros. La boîte à 3,9 mg/kg portait son nom dans le rapport le plus diffusé de l’automne 2024. Aucune autre marque n’a subi une exposition aussi directe dans ce dossier.
Ce que les comparatifs indépendants ont mesuré
Deux sources permettent de hiérarchiser les marques avec des données documentées, et leurs conclusions convergent.
Le classement Greenpeace, dont la dernière édition publiée porte sur 2019-2020, évalue les marques sur des critères de pêche durable : technique utilisée, état des stocks, politique d’approvisionnement. Phare d’Eckmühl, Système U, Connétable et Monoprix forment le peloton de tête. Petit Navire et Carrefour sont classés «en progression». Saupiquet, Lidl et Leclerc ferment le classement sans engagement concret recensé à cette date.
En 2021, 60 Millions de Consommateurs a testé quatorze conserves sur les plans sanitaire et environnemental. Quatre obtiennent 15,5 sur 20 : le thon blanc au naturel de Monoprix, le thon blanc au naturel de Connétable, le thon blanc germon «Ça vient d’ici» de Casino et le thon blanc au naturel de Phare d’Eckmühl. En bas du classement : Cora, taux de sel élevé, mercure mesuré à 0,66 mg/kg, Carrefour Discount, Petit Navire et Saupiquet.
Marque par marque
Connétable. La Maison Chancerelle remonte à 1828. Sa conserverie de Douarnenez, ouverte en 1853, est considérée comme la plus ancienne au monde encore en activité, septième génération familiale à sa tête. Première marque française de poissons en conserve à obtenir le label MSC, en 2008. La gamme thon blanc germon Label Rouge combine pêche à la canne en Atlantique Nord-Est, emboîtage du poisson frais et nom du bateau pêcheur sur chaque boîte. 60 Millions de Consommateurs lui attribue 15,5/20 en 2021, Greenpeace la place en tête de classement. Prix indicatif : 4,50 à 5 euros en grande surface.
Phare d’Eckmühl. Marque bio du groupe Chancerelle, distribuée exclusivement en magasins spécialisés, Biocoop, La Vie Claire. Même note que Connétable chez 60 Millions de Consommateurs, tête de classement Greenpeace depuis 2015. Sa démarche «Pêche Responsable» est auditée par un organisme certificateur indépendant. Prix indicatif : 3 à 4 euros.
La Belle-Iloise. Conserverie artisanale fondée à Quiberon, dans le Morbihan. Thon blanc germon au naturel, sans additifs, préparé dans son jus. Distribution limitée à une vingtaine de boutiques en propre et au site internet de la marque, ce circuit explique son absence des comparatifs de grande consommation. Prix indicatif : 5 à 8 euros.
Système U et Monoprix figurent tous deux en tête du classement Greenpeace et ont pris des engagements documentés contre les DCP. Monoprix obtient 15,5/20 chez 60 Millions de Consommateurs en 2021. Pour un achat ordinaire en grande surface, leur rapport qualité-prix les place devant les autres MDD testées. Prix indicatif : 2 à 4 euros.
Petit Navire est le leader du marché en volume et en valeur. 60 Millions de Consommateurs le classe parmi les moins bons en 2021 ; Greenpeace le maintient «en progression», sans le hisser dans le peloton de tête. Aucun résultat indépendant publié depuis la crise de 2024 ne permet de réévaluer son positionnement à la hausse à ce stade.
Saupiquet figure dans le bas des classements durabilité et qualité disponibles. Les comparatifs signalent une teneur en sel supérieure à la moyenne du marché, et aucun engagement sur les méthodes de pêche n’est recensé par Greenpeace.
Les marques discount, Lidl, Leclerc, Cora discount, cumulent les mauvais scores sanitaires et l’absence de traçabilité documentée dans l’ensemble des comparatifs disponibles. Elles représentent le segment où l’écart entre le prix affiché et le coût réel, en termes de qualité sanitaire et environnementale, est le plus difficile à évaluer pour le consommateur.


