Dépassement des limites planétaires : les entreprises doivent apprendre à compter différemment

Sept des neuf limites planétaires sont franchies, rappelle le CESE. Face à ce constat, la RSE ne suffit plus. Arnaud Bergero, enseignant à Sciences Po et DG de Goodwill-management, plaide pour intégrer la dette environnementale au cœur même de la comptabilité.

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Le CESE a rendu publique le 14 avril une étude au diagnostic implacable : sept des neuf limites planétaires sont franchies : changement climatique, érosion de la biodiversité, acidification des océans, perturbation des cycles de l’eau, etc. Pour les acteurs économiques, la question ne souffre pas l’ambiguïté : comment inscrire leurs décisions dans ces contraintes biophysiques ?

Dans nombre de COMEX, la première réaction est d’invoquer le reporting RSE, les labels et les bilans carbone. Mais si le nombre d’entreprises fortement engagées a été multiplié par huit, cette dynamique reste insuffisante.

La RSE progresse. Elle ne suffit pas

Selon une étude conduite en 2024, les entreprises françaises consomment en moyenne trois fois la part de limites planétaires qui pourrait leur être attribuée. Le dépassement étant valorisé à 200 milliards d’euros de capital naturel détruit, les organisations les plus avancées en RSE abaissent ce dépassement de 300 % à 240 % ; le progrès est réel mais insuffisant.

En cette période de backlash, il est bon de rappeler que la RSE reste un outil efficace et essentiel pour réduire l’impact des entreprises et améliorer leur robustesse mais elle ne permet de faire qu’une partie du chemin. Les organisations les plus avancées progressent mais leurs indicateurs extra-financiers ne capturent pas la dette environnementale réelle. Une entreprise peut afficher d’excellents scores et accumuler des passifs invisibles (eau consommée, biodiversité dégradée, émissions diffuses) que son bilan ignore totalement.

Intégrer les limites planétaires dans les comptes

La triple comptabilité corrige cet angle mort : elle prolonge la démarche comptable classique avec deux volets supplémentaires : la valeur sociale et sociétale créée ou détruite, et la dette environnementale calculée à partir de quotas dérivés des limites planétaires. Tout est traduit en équivalents monétaires, sous la forme d’un bilan et d’un compte de résultat clair. Le périmètre change mais le langage reste celui de la finance.

Les résultats sont saisissants. Si une société affiche un million d’euros d’EBITDA mais qu’elle génère deux millions de dette environnementale, elle n’est pas créatrice mais destructrice de valeur. Quand un COMEX reçoit ce diagnostic pour la première fois, le débat change de nature. Il ne s’agit plus de satisfaire des obligations de forme mais de savoir si le modèle d’affaires tient dans un monde où les ressources sont contraintes.

Faire dire la vérité aux comptes

Ce diagnostic révèle ce que les annexes extra-financières masquent et c’est le seul point de départ pour redresser la barre. Les dirigeants qui s’y engagent ne le font pas par idéalisme, mais parce que leurs investisseurs ou leurs banquiers posent désormais une question directe et que les réponses en langage RSE ne convainquent plus.

En appelant à développer la triple comptabilité pour enfin valoriser les capitaux naturels et sociaux, le CESE confirme l’importance stratégique de ce chantier. Il est urgent de s’appuyer sur la science pour faire de cette approche une étape naturelle.

Tant que ses comptes ne précisent pas si une activité reste dans le budget de limites planétaires qui lui est alloué, l’entreprise pilote à vue. La prochaine étape pour garantir la continuité de nos activités économiques n’est pas un reporting extra-financier supplémentaire qui vit en parallèle des comptes : c’est son intégration au cœur de la comptabilité.

Par Arnaud Bergero, enseignant à Sciences Po Paris et directeur général de Goodwill-management



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