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À VivaTech, le Premier ministre a promis un cours d’intelligence artificielle pour tous les lycéens de seconde dès 2027. Les contenus sont définis, l’ambition est historique, le calendrier est gravé dans le marbre d’un communiqué de presse. Le seul angle mort du dispositif : les enseignants qui devront le délivrer ne savent pas encore qu’ils vont devoir apprendre.
VivaTech, 655 millions, et l’école en prime
Le 11 juin, entre deux annonces d’investissement et une photo de groupe avec des fondateurs de start-up en col roulé, Sébastien Lecornu a trouvé le temps de réformer l’école. À la rentrée 2027, tous les élèves de seconde suivront une heure hebdomadaire consacrée à l’intelligence artificielle. C’est acté, c’est historique, c’est annoncé depuis la scène d’un salon dont le public principal n’a pas mis les pieds dans un lycée depuis un moment qui leur échappe.
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Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, avait ouvert le bal quelques minutes plus tôt en table ronde. « Ce sera la première fois que tous les élèves en France disposeront d’un dispositif permanent et spécifique », a-t-il déclaré. Avant, donc, rien. Maintenant, tout. Le saut est impressionnant, surtout depuis un pupitre de salon tech.
Cette heure hebdomadaire prendra place dans le cours de Sciences numériques et technologie, le SNT, matière déjà au programme de seconde qui initie les élèves aux bases de l’informatique et d’internet. Le contenu du futur module est défini avec le soin qu’on met aux choses qu’on n’aura pas à faire soi-même : fonctionnement des systèmes d’IA, usages concrets, enjeux éthiques, souveraineté numérique, esprit critique face aux deepfakes et aux manipulations. « Notre école doit préparer les jeunes au monde qui vient », a déclaré Lecornu. Ce monde qui vient exigera des enseignants capables de l’expliquer. VivaTech n’a pas eu le temps d’aborder cette question.
2025 : la même annonce, le même oubli, même décor
En février 2025, Élisabeth Borne, alors ministre de l’Éducation nationale, annonçait une formation à l’intelligence artificielle pour les collégiens et lycéens français, applicable dès la rentrée suivante. Le ton était ferme, le calendrier précis, l’avenir de la jeunesse française semblait définitivement réglé. La mesure est restée lettre morte.
Aucun bilan officiel publié. Aucun recensement des établissements ayant mis quelque chose en place. Aucune explication publique de ce qui avait cloché. Entre l’annonce de Borne en 2025 et celle de Lecornu en 2026, le dispositif est rigoureusement identique : objectif citoyen, date cible, silence absolu sur la formation des enseignants. La date seule a changé. Et l’enveloppe budgétaire globale, qui a pris 655 millions d’euros dans l’intervalle, sans qu’un euro fléché vers la formation des profs soit mentionné.
Le code de la route sans auto-école
En juin 2025, l’Éducation nationale a publié un cadre d’usage de l’intelligence artificielle dans les établissements scolaires. Texte sérieux, issu d’une consultation des organisations représentatives, il définit les conditions dans lesquelles le recours à l’IA est autorisé et pose des repères sur ses risques et ses limites. Le gouvernement le présente comme le socle réglementaire du futur enseignement. C’est son meilleur argument, et il convient de le saluer.
Ce texte explique aux enseignants comment utiliser un outil qu’on ne leur a pas appris à maîtriser. C’est distribuer le code de la route à des gens à qui l’on n’a pas encore proposé de leçons de conduite, en leur précisant qu’ils passeront l’examen dans dix-huit mois, et qu’entre-temps, ils auront des élèves à bord. Le tout sans moniteur prévu au budget.
Aucun plan de formation continue n’a été annoncé pour compléter ce socle. Ce qui a été produit, c’est un cadre d’usage. Pas un programme de montée en compétences. La nuance est mince sur le papier. En salle des professeurs, elle sera considérable.
Les élèves savent. Les profs vont découvrir.
Le SNT est enseigné par des mathématiciens, des physiciens, des professeurs de technologie, profils variés réunis par un programme commun, séparés par des niveaux de maîtrise du numérique qui peuvent aller du solide à l’anecdotique.
À ces enseignants, la réforme de 2027 demandera d’expliquer comment un modèle de langage produit du texte, pourquoi un algorithme de recommandation amplifie certains contenus plutôt que d’autres, comment distinguer une image générée d’une photographie authentique. Elle leur demandera de développer l’esprit critique de leurs élèves face aux manipulations, ce qui suppose, au préalable, d’être soi-même capable d’en identifier une. C’est une condition d’entrée que le gouvernement n’a pas jugé utile de vérifier.
Leurs élèves, eux, pratiquent déjà. Ils utilisent ChatGPT pour leurs dissertations, Copilot pour déboguer leur code, des générateurs d’images pour leurs exposés d’histoire-géo. Certains font ça depuis la quatrième, sans avoir attendu qu’un décret les y autorise, et avec une désinvolture qui ferait pâlir plus d’un chef de projet tech. Dans dix-huit mois, c’est ce professeur-là, celui qui découvre encore ce que ses élèves utilisent depuis deux ans, que l’État a désigné pour leur apprendre à en user avec discernement.
L’IA produit une version majeure tous les six mois. Aucune commande publique de ressources pédagogiques n’a été annoncée. Aucun partenariat de formation n’a été rendu public. Qui actualisera les contenus, selon quelle fréquence, avec quels crédits : le gouvernement ne le dit pas. À 655 millions d’euros d’investissement dans l’IA, le poste « former les profs qui vont l’enseigner » n’a pas encore trouvé sa ligne budgétaire. Il trouvera sans doute sa place dans la prochaine annonce.
Interdire TikTok ne nécessite pas un master
Lecornu a relié le cours d’IA à l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, mesure également en cours d’examen. Former et protéger, émanciper et réguler : les deux chantiers sont présentés comme les deux faces symétriques d’une même ambition. « Nous ne pouvons pas laisser une génération entière découvrir l’intelligence artificielle sans lui donner les clés pour la comprendre et donc la maîtriser », a-t-il écrit sur X, réseau social accessible dès 13 ans. La symétrie est séduisante mais elle résiste mal à l’examen.
Interdire un réseau social aux mineurs ne demande pas de former un seul enseignant, de concevoir un seul cours, de réunir un seul groupe de travail pédagogique. Enseigner l’IA à 800 000 élèves de seconde exige des milliers de professeurs formés, des ressources actualisées tous les semestres, un dispositif de montée en compétences planifié et financé. Les deux mesures ont été annoncées dans le même souffle, avec la même tranquille assurance, comme si légiférer et former un corps enseignant étaient des exercices de difficulté comparable.


