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En septembre 2022, Robert Brovdi achète de sa poche des dizaines de drones Mavic pour surveiller les colonnes russes qui avancent sur son pays. Trois ans plus tard, cet homme d’affaires d’origine hongroise, alias Magyar, commande une force de plusieurs milliers de soldats qui frappe des cibles à l’intérieur de la Russie. Une guerre technologique s’est jouée en parallèle, et c’est elle qui a changé le rapport de force.
Magyar, du drone de mariage à la frappe sur Moscou
Robert Brovdi avait filmé son mariage avec un drone Mavic. En septembre 2022, il utilise le même appareil pour observer les mouvements des troupes russes. La qualité des images le convainc. Il achète des dizaines d’unités supplémentaires avec son propre argent, réunit une dizaine de pilotes et commence à les entraîner.
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De ce noyau est née la Force des Systèmes Non Pilotés. L’unité, surnommée les Oiseaux de Magyar, compte aujourd’hui des milliers de soldats. Elle conduit des frappes sur des raffineries, des ponts et des dépôts militaires russes, parfois à plusieurs milliers de kilomètres du front, jusqu’aux abords de Moscou.
Ce que cette unité a mis en place va au-delà du volume d’appareils déployés. Les drones ukrainiens sont plus précis, mieux coordonnés entre eux, et pour les plus avancés d’entre eux, capables d’identifier leurs cibles seuls, grâce à l’intelligence artificielle.
Quand les soldats améliorent leurs propres armes
Des camions militaires russes peints de larges bandes blanches ont commencé à apparaître sur les canaux Telegram il y a quelques semaines. Cette réponse improvisée ciblait les drones Hornet, d’origine américaine, qui martelaient la logistique russe à environ 125 kilomètres du front. Le camouflage zébré visait à saturer leur système de reconnaissance visuelle, conçu pour détecter automatiquement les véhicules militaires.
Les soldats ukrainiens qui opèrent ces appareils ont eu l’idée d’y fixer un terminal Starlink, sans en référer à Perennial Autonomy, l’entreprise qui fabrique le Hornet. Cette adjonction permet au drone de naviguer avec une bibliothèque de profils visuels embarquée, blindés, camions, artillerie, stations radar, et de choisir sa cible sans qu’un opérateur humain n’intervienne depuis le sol. La société a découvert la modification après coup.
Chaque mission alimente la base de données. Le système affine sa précision au fil des campagnes, sans qu’aucun ingénieur n’intervienne entre deux vols.
C’est là qu’intervient la masse de données accumulées depuis le début du conflit. Plus d’un demi-million d’heures d’images, captées par des drones ukrainiens depuis février 2022, ont été agrégées pour entraîner ces systèmes d’intelligence artificielle. « L’Ukraine a produit plus d’images réelles de drones que tout autre conflit dans l’histoire », a déclaré Peter Kant, fondateur d’Enabled Intelligence, société spécialisée dans le traitement de données militaires. « Ces données n’ont de valeur que si quelqu’un fait le travail de les rendre utilisables. »
Swarmer, une entreprise ukrainienne spécialisée dans les opérations de drones en essaim, a conduit plus de cent missions de ce type : un premier drone de reconnaissance calcule la trajectoire et transmet les données, pendant que deux appareils de bombardement coordonnent leur attaque sans qu’aucun soldat ne prenne de décision en temps réel. C’est le premier stade opérationnel d’une guerre menée par des machines qui se parlent entre elles.
Le logiciel qui voit à la place des généraux
Le logiciel Prisma, développé par la société américaine Palantir, agrège en temps réel des milliers de flux de données : positions de terrain, signaux de renseignement, images de drones et de satellites. À partir de cette masse d’informations, il calcule et optimise les routes d’attaque dans l’espace aérien russe, sans que Palantir ne fabrique une seule des armes qu’il oriente.
La Russie ne dispose de rien d’équivalent. État policier dont l’architecture sécuritaire est tournée vers le contrôle de sa propre population, elle n’a pas développé de système de traitement en temps réel de ce type.
Des satellites que l’Ukraine n’aurait pas dû avoir
Lors de la guerre du Golfe, en 1991, les États-Unis disposaient d’images satellites de l’Irak que leurs propres alliés ne pouvaient pas consulter. Dans les Balkans, les armées européennes dépendaient des capacités de reconnaissance de l’OTAN. La règle était simple : seuls les États dotés de programmes spatiaux militaires pouvaient voir le champ de bataille depuis l’orbite.
Pour la première fois, un pays envahi a accédé directement à des images satellites commerciales en temps réel, sans passer par Washington. Maxar Technologies, société américaine de satellites commerciaux, a fourni dès les semaines précédant l’invasion de février 2022 des images des concentrations de troupes russes à la frontière. Ce sont ses clichés qui ont établi la réalité des massacres de Bucha, contredisant les démentis officiels de Moscou.
Planet Labs exploite une constellation de plus de 200 satellites qui photographient l’intégralité de la surface terrestre chaque jour. Tout mouvement de troupes, tout déploiement d’artillerie, tout changement de position devient visible avec une fréquence autrefois réservée aux grandes puissances militaires. Satellogic, société argentine à capitaux mixtes, complète ce dispositif avec des images haute résolution permettant d’identifier en temps réel des types précis de véhicules.
Au cours des six derniers mois, la société Vantor, basée au Colorado, a raccourci la chaîne de transmission entre l’image satellite et le soldat en première ligne. Le délai nécessaire pour localiser et attaquer une cible russe a été réduit de 90 %.
L’objectif russe, retourné
La Russie avait justifié son invasion par la nécessité de « démilitariser » l’Ukraine, avec un objectif explicite : réduire Kiev à un État militairement inoffensif, incapable de résister à une pression future du Kremlin.
L’industrie de défense ukrainienne dépasse aujourd’hui celle de l’ensemble de ses voisins européens. Elle ne trouve de concurrents qu’aux États-Unis et en Israël, avec des coûts de production inférieurs et une expérience acquise non pas face à des milices, mais dans un conflit de haute intensité contre une puissance nucléaire.


