La France ne risque pas la faillite, mais sa dette nous ruine déjà

Les taux d'emprunt des États occidentaux n'ont pas été aussi élevés depuis quinze ans, et en France, la charge de la dette est en passe de devenir le premier poste de dépenses de l'État. Mais à force d'emprunter pour financer son train de vie plutôt que son avenir, le pays ne s'enferme-t-il pas dans un piège bien plus redoutable qu'un défaut de paiement ?

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Tribune. Fin mars 2026, le taux auquel la France emprunte à 10 ans a brièvement franchi 3,80 %, son plus haut depuis 2009. Ce n’est pas un accident. C’est le résultat d’une mécanique mondiale (choc pétrolier, fin des rachats d’obligations par la BCE, réarmement européen) amplifiée par une prime de risque française. Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, l’écart de taux entre la dette française et allemande s’est installé autour de 0,70 à 0,75 %, contre 0,50 % auparavant. Selon l’OMFIF, le Forum officiel des institutions monétaires et financières, ce surcoût a déjà coûté 6 à 7 milliards d’euros aux contribuables.

La France n’est pas la Grèce, mais la marge se réduit

Faut-il pour autant craindre un scénario à la grecque ? Non. La France dispose d’une économie dix fois plus large, d’une base fiscale solide et de filets de sécurité européens qui n’existaient pas en 2010. Lorsque l’État émet de la dette, la demande reste supérieure à l’offre. Mais cette marge se réduit : selon la Fondation IFRAP, un groupe de réflexion sur les finances publiques, lorsque l’État met en vente 1 euro de dette, les investisseurs en demandaient 3 il y a un an. Aujourd’hui, ils n’en demandent plus que 2,2. L’État trouve encore preneur, mais l’appétit faiblit.
Parmi les grandes économies de la zone euro, la France est d’ailleurs celle dont la trajectoire d’endettement s’est le plus dégradée depuis 2021 : l’Italie a réduit son ratio de 25 points, l’Espagne de 23, le Portugal de 44, tandis que la France n’a quasiment pas progressé avant de voir sa dette remonter à ses plus hauts historiques.

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Bientôt plus pour les créanciers que pour les enseignants

La charge de la dette atteindra 59 milliards d’euros en 2026, soit le deuxième poste du budget de l’État, juste derrière l’Éducation nationale. En 2027, elle passera devant, à 69 milliards. La Cour des comptes projette 100 milliards à l’horizon 2029. D’ici trois ans, la France consacrera davantage d’argent public au remboursement de ses créanciers qu’à l’instruction de ses enfants.

Le vrai problème n’est pas le niveau de la dette (117 % du PIB, élevé mais gérable), c’est ce qu’elle finance. La dette française sert massivement à couvrir des dépenses courantes. Les retraites, premier budget de la nation avec 407 milliards d’euros par an, absorbent près de 14 % du PIB, deux points de plus que la moyenne européenne. L’État verse chaque année près de 80 milliards pour équilibrer les régimes de pension, une somme financée par le déficit. Et cette générosité profite à une classe d’âge qui n’en a, en moyenne, pas besoin : selon le Conseil d’Orientation des Retraites, le niveau de vie des retraités français a rejoint celui de l’ensemble de la population, une situation quasi-unique en Europe. Si confortable, en réalité, que les plus de 65 ans parviennent à épargner presque autant que les actifs selon l’INSEE, alors même qu’ils ne travaillent plus.

L’État emprunte donc sur les marchés pour financer des pensions dont une partie est directement mise de côté par leurs bénéficiaires. Et comme 51,6 % des Français en âge de voter ont désormais plus de 50 ans, toute réforme sérieuse de ce système relève du suicide électoral. Pendant ce temps, l’investissement public ne représente que 6 % des dépenses totales, ce qui place la France au 23e rang de l’Union européenne.

Des mètres carrés en moins pour les ménages

Ce déséquilibre se répercute jusque dans le quotidien des ménages. Les taux auxquels l’État emprunte servent de référence aux banques pour fixer leurs barèmes de crédit immobilier. Depuis le 1er avril, les taux moyens atteignent environ 3,45 % sur 20 ans, et grimpent jusqu’à 3,65 % sur 25 ans, certaines banques affichant même 3,95 %. Un prêt de 200 000 euros sur 20 ans coûte aujourd’hui 45 000 euros d’intérêts de plus qu’en 2022, quand les taux étaient encore à 1,5 %. La dette de l’État se traduit concrètement en mètres carrés perdus pour les primo-accédants.

La France n’est pas insolvable. Mais elle s’appauvrit en empruntant pour consommer au lieu d’investir, en repoussant les réformes et en comptant sur la patience de créanciers dont la bienveillance s’amenuise. Le jour où les marchés cesseront de financer cette trajectoire, il sera trop tard. Ce jour n’est pas arrivé. Mais il se rapproche.

Matéis Mouflet
Analyste de marchés chez XTB France.



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