Christofle peut-il survivre ?

La maison Christofle a changé trois fois de PDG en dix ans. Hamdi Chatti reprend le flambeau d'une orfèvrerie dont l'engagement digital ne compense pas les pertes.

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Hamdi Chatti a pris la direction de Christofle en avril 2025. Il est le troisième PDG de la maison en moins de dix ans. Il hérite d’une perte nette de 11 millions d’euros en 2023 pour un chiffre d’affaires de 70 millions, d’une audience numérique record qui ne se convertit pas en ventes, et d’un actionnaire, le groupe Chalhoub, qui finance les déficits depuis douze ans sans avoir encore redressé la trajectoire. La question qu’il devra résoudre — comment une maison bientôt bicentenaire redevient-elle rentable — a déjà usé deux de ses prédécesseurs.

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Trois PDG, dix ans, 11 millions de pertes

En avril 2025, Hamdi Chatti a succédé à Émilie Viargues, nommée directrice générale en février 2021 puis présidente-directrice générale en janvier 2022. Elle quitte ses fonctions en juin 2025. « Quatre années extraordinaires », a-t-elle déclaré. Les chiffres sont moins lyriques : 70 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023, perte nette de 11 millions, selon les bilans déposés au greffe et les données Xerfi.

Avant Viargues, Nathalie Remy avait occupé le poste à partir de mars 2018. Ancienne associée senior chez McKinsey pendant plus de dix-huit ans, où elle avait cofondé le pôle Mode & Luxe, elle avait été remplacée en mars 2021. Et avant elle, Thierry Oriez, diplômé de Sciences Po et de l’ESSEC, avait ouvert cette séquence le 1er janvier 2007. La coïncidence de calendrier autour de la transition Viargues-Chatti n’a pas été commentée par la direction : la rétrospective consacrée à la maison au Musée des Arts décoratifs de Paris, « Christofle, une brillante histoire », près de 1 000 pièces réunies du 14 novembre 2024 au 20 avril 2025, a fermé ses portes exactement au moment où Chatti prenait ses fonctions.

Hamdi Chatti a passé huit ans à la tête de la division horlogerie-joaillerie de Louis Vuitton. Avant cela : Cartier, Piaget, Montblanc, la direction de Harry Winston. Il a ensuite présidé Lusix, producteur de diamants de synthèse soutenu par LVMH Luxury Ventures, avant de rejoindre Christofle. Son parcours ne comprend aucun passage dans les arts de la table.

Ce choix du groupe Chalhoub dit quelque chose sur la direction prise. Propriétaire de Christofle depuis 2012 et concessionnaire de la marque au Moyen-Orient depuis 1955, le groupe a misé sur un opérateur aguerri aux marchés asiatiques et du Golfe, pas sur un spécialiste de l’orfèvrerie. Il n’a formulé aucune déclaration publique sur les priorités assignées au nouveau directeur général.

1842 : le brevet, Napoléon III et 358 procès

En 1842, Charles Christofle a racheté à Henri de Ruolz et à l’Anglais Elkington les brevets de dorure et d’argenture par électrolyse. Le procédé permettait de déposer une fine couche d’argent sur un métal non précieux à l’échelle industrielle, à un coût sans commune mesure avec l’argenterie massive. Ce n’était pas seulement une innovation technique : c’était un pari sur la montée d’une bourgeoisie d’affaires qui voulait les codes du luxe aristocratique sans en avoir les moyens.

En 1851, Napoléon III commandait 4 000 pièces pour les châteaux de Compiègne et des Tuileries, accordant à la maison le titre de « Fournisseur de l’Empereur ». Suivirent l’Empereur Maximilien du Mexique, le Tsar de Russie, le Kaiser, le Sultan Abdülaziz de l’Empire ottoman. Pour défendre ce monopole technique, Charles Christofle avait engagé une politique juridique systématique : près de 358 procès contre des contrefacteurs qui cherchaient à imiter le procédé électrolytique.

La manufacture fondée à Saint-Denis pour absorber les commandes a été transférée à Yainville, en Seine-Maritime. Ce site reste, en 2026, l’unique unité de production active de la marque. Neuf orfèvres de haute orfèvrerie y travaillent, dont deux titrés Meilleurs Ouvriers de France. La fabrication d’un couvert mobilise une centaine de mains et cinquante étapes distinctes.

Les listes de mariage en recul depuis 2013

L’exercice 2013 s’était soldé par une perte nette de 3 millions d’euros pour un chiffre d’affaires stable à 80 millions. Les listes de mariage, pilier historique du modèle, étaient déjà « en net recul depuis plusieurs années », selon les déclarations de Thierry Oriez à l’époque. La demande se déplaçait vers des tables « gaies qu’on puisse changer au gré des envies », autrement dit vers des produits à bas coût et à renouvellement rapide.

Un rapport McKinsey commandé par la direction avait préconisé de repositionner les boutiques, de réduire certains coûts et de maintenir le site industriel de Yainville. Le groupe Chalhoub, contraint de « remettre de l’argent au pot pour effacer les pertes », finançait la maison sans visibilité sur le retour.

En octobre 2020, Christofle a obtenu de l’État un prêt de 10 millions d’euros via le Fonds pour le développement économique et social pour traverser la crise sanitaire. Quelques mois plus tard, l’usine normande embauchait des intérimaires pour faire face à un regain de commandes : le confinement avait provisoirement relancé l’intérêt des Français pour les arts de la table. En 2023, la perte nette atteignait 11 millions d’euros. La correction n’avait pas eu lieu.

NFT, Pharrell Williams et 14,5 % d’engagement

Émilie Viargues est arrivée à Christofle en 2021 avec un parcours en relations publiques chez Prada et Chanel, puis en marketing et entrepreneuriat. Elle a baptisé sa stratégie « rétrofuturisme » : valoriser l’héritage, l’inscrire dans la culture contemporaine, ouvrir de nouveaux territoires d’expression.

Le 7 mai 2022, Christofle a mis en vente 529 NFT sous le nom « 925 Genesis Mood », à 0,1 ETH l’unité. Tous partis en cinq minutes, selon la communication de la maison, une première dans les arts de la table. Les collaborations avaient précédé : Karl Lagerfeld en 2018, Pharrell Williams et le chef Jean Imbert en 2019 pour une série d’œufs en métal argenté en édition limitée, commercialisée sous la ligne MOOD.

Sur le plan numérique, le taux d’engagement moyen de la page Facebook de la marque atteignait 14,5 %, contre 2 % en moyenne pour les marques comparables, selon des données publiées par le Hub Institute fin 2023. La maison avait également adopté une méthode d’acquisition de prospects fondée non sur des cibles prédéfinies mais sur les centres d’intérêt de communautés existantes.

Ces résultats n’ont pas produit de croissance du chiffre d’affaires. La perte de 11 millions d’euros en 2023 est le chiffre que Viargues transmet à Chatti, avec l’audience.

Le Comité Colbert et les tables de la République

Christofle est membre du Comité Colbert, aux côtés de Baccarat, Bernardaud et Sèvres. Ses pièces figurent sur les tables officielles de la République française. Peu d’entreprises françaises détiennent encore un tel capital de reconnaissance institutionnelle.

Ce capital a un revers. Une marque présente sur les tables de l’Élysée peut être perçue comme un patrimoine figé plutôt qu’une offre contemporaine désirable. C’est la question que chaque changement de direction depuis 2007 a posée sans y répondre entièrement. La rétrospective du MAD, première de cette ampleur dans l’histoire de la maison, a à la fois consacré cet héritage et rendu la question plus pressante pour celui qui prend le relais.

De Boston à Singapour : le pari de l’hôtellerie de luxe

En décembre 2025, Christofle a lancé au Raffles Boston une expérience de dîners privés entièrement scénographiés autour de ses créations, sous le nom « Raffles x Christofle Bespoke Dining ». Le programme prévoit une rotation : Raffles London de juillet à décembre 2026, Le Royal Monceau – Raffles Paris de janvier à juin 2027, Raffles Singapore de juillet à décembre 2027.

La maison réalise déjà 80 % de son chiffre d’affaires hors de France et distribue dans près de 70 pays. Le dispositif Raffles cible une clientèle internationale fortunée dans des places où Chatti a opéré : Asie du Sud-Est, Golfe, grandes métropoles anglo-saxonnes. Les Millennials et la génération Z devraient représenter 75 % des acheteurs de luxe d’ici 2030, selon les projections publiées par Republik Retail en 2023. Ce sont ces acheteurs que le programme d’hospitalité de prestige cherche à atteindre, dans des hôtels où ils séjournent déjà, autour de tables qui portent les pièces de la maison.

Chatti gère environ 4 500 références. Il doit en faire une affaire rentable. Douze ans après l’entrée du groupe Chalhoub au capital, la question reste ouverte.



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