Afficher le sommaire Masquer le sommaire
- Berlin inscrit l’espace dans sa doctrine de guerre
- Sept milliards par an : le choc de l’annonce Pistorius
- Des satellites russes espions ont mis le feu aux poudres
- Satellites militaires : ce que Berlin veut mettre en orbite
- Isar Aerospace et la fusée qui tombe encore
- Brême, novembre 2025 : l’Allemagne prend la tête de l’ESA
- JEWEL : un accord franco-allemand sur fond de comptes divergents
En avril 2026, l’Allemagne a publié sa première doctrine militaire faisant de l’espace un théâtre de combat à part entière, non plus un outil d’appui, un champ de bataille. Derrière ce texte, une réalité que les chiffres résument mieux que les discours : 35 milliards d’euros engagés dans le spatial militaire d’ici à 2030, soit sept fois ce que Paris y consacre chaque année.
Le pays qui s’interdisait depuis 1945 tout débat sur la puissance militaire est devenu en quelques mois le premier financeur de l’Agence spatiale européenne. Pour la France, ce basculement est un défi autant qu’une inconnue.
A LIRE AUSSI
Après le Rafale, Dassault Aviation prépare un avion spatial
Berlin inscrit l’espace dans sa doctrine de guerre
Le 30 mars 2025, une fusée allemande s’écrasait trente secondes après son décollage depuis la base norvégienne d’Andøya. Un an plus tard, la Konzeption der Bundeswehr, le document qui fixe la doctrine d’emploi des forces armées allemandes, publiée en avril 2026, fixe l’horizon : d’ici à 2039, l’Allemagne entend disposer d’une armée « technologiquement supérieure » capable de conduire des opérations dans l’espace avec des systèmes autonomes intégrés à l’intelligence artificielle. L’écart entre ces deux réalités dit quelque chose de la vitesse à laquelle Berlin a décidé d’avancer.
Le document découpe la transformation en trois phases. De 2025 à 2029, les acquisitions sont accélérées dans l’urgence. De 2029 à 2035, les capacités montent en puissance dans tous les domaines, y compris orbital. À partir de 2035, c’est l’intégration des systèmes autonomes et de l’IA dans l’arsenal spatial qui prime. « Le spatial est appelé à devenir une partie intégrante de la guerre », a déclaré le major général Michael Traut, chef du Weltraumkommando der Bundeswehr, le commandement spatial des armées allemandes créé en 2021.
Le budget de la Bundeswehr atteint 108,2 milliards d’euros en 2026, contre 74,5 milliards deux ans plus tôt. L’objectif fixé par le chancelier Friedrich Merz est de 153 milliards d’euros, soit 3,5 % du PIB, d’ici 2029, avec l’ambition affichée de construire « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe ». Une formule sans précédent dans la rhétorique politique allemande d’après-guerre.
A LIRE AUSSI
Le projet Bromo, pari risqué de l’Europe spatiale
Sept milliards par an : le choc de l’annonce Pistorius
Le 25 septembre 2025, le ministre de la Défense Boris Pistorius monte à la tribune de la Fédération des industries allemandes à Berlin. Ce qu’il annonce n’a pas de précédent dans l’histoire de la défense allemande : 35 milliards d’euros investis dans le spatial militaire d’ici à 2030, soit 7 milliards par an. Gilles Rabin, fondateur du cabinet de conseil Hinc et Nunc, a mis ce chiffre en perspective : « cela correspond à l’intégralité du budget annuel de l’ESA et représente plus du double de ce que l’Allemagne dépensait jusqu’ici » dans ce domaine.
Le 19 novembre 2025, le ministère de la Défense publie la première stratégie nationale allemande de sûreté et sécurité spatiales, 65 tâches réparties sur trois priorités : identifier les dangers, coopérer à l’international, renforcer la dissuasion et la résilience.
Deux verrous ont sauté pour rendre cette dépense possible. Le premier est rhétorique : le Zeitenwende, le « changement d’ère » proclamé par l’ancien chancelier Olaf Scholz au lendemain de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, a légitimé le réarmement allemand. Le second est constitutionnel : en mars 2025, Friedrich Merz, élu chancelier en début d’année, a fait réformer le Schuldenbremse, le « frein à l’endettement » inscrit dans la Loi fondamentale depuis 2009, qui interdisait à l’État fédéral de s’endetter au-delà d’un seuil très bas. La nouvelle dérogation pour les dépenses de défense excédant 1 % du PIB libère 378 milliards d’euros d’emprunt sur cinq ans. Le financement du spatial militaire bascule dans le même mouvement du ministère de l’Économie, qui abondait jusqu’ici les programmes via l’ESA, vers le ministère de la Défense. Un glissement institutionnel autant que budgétaire.
Des satellites russes espions ont mis le feu aux poudres
Dans ce même discours du 25 septembre 2025 devant la BDI, celui-là même où il annonçait les 35 milliards, Pistorius a nommé l’adversaire. Des satellites russes de la famille « Luch/Olymp », a-t-il déclaré, se sont approchés des satellites commerciaux Intelsat utilisés par la Bundeswehr pour ses communications, à des fins présumées d’espionnage ou de perturbation. « La Russie et la Chine ont rapidement développé leurs capacités de guerre spatiale : ils peuvent perturber le fonctionnement des satellites, les aveugler, les manipuler ou les détruire de manière cinétique », a-t-il ajouté.
Ce type de manœuvres en orbite se produit régulièrement. Les gouvernements n’en parlent pas, le sujet est couvert par le secret défense. Choisir la publicité est un acte politique délibéré.
La guerre en Ukraine avait déjà fourni la démonstration par les faits. Le rôle de la constellation Starlink, les satellites internet d’Elon Musk mis à disposition de Kyiv, dans les opérations ukrainiennes, et dans le même temps les risques d’une dépendance vis-à-vis d’un acteur privé américain non soumis au commandement de l’OTAN, avaient forcé les états-majors européens à revoir leurs calculs. Dans un conflit de haute intensité, la navigation, le renseignement image, les communications tactiques, le guidage des drones, tout transite par l’espace. Une réalité que les exercices de l’OTAN répètent depuis 2022, et que Berlin a traduite en euros.
Satellites militaires : ce que Berlin veut mettre en orbite
Airbus Defence & Space a décroché en juillet 2024 un contrat de 2,1 milliards d’euros pour concevoir deux satellites de télécommunications militaires géostationnaires, c’est-à-dire placés à 36 000 kilomètres d’altitude, fixes par rapport au sol, d’environ six tonnes chacun. Baptisé SATCOMBw Stufe 3, ce programme représente la modernisation des liaisons satellitaires existantes de la Bundeswehr. Les deux engins, basés sur la plateforme Eurostar Neo d’Airbus, seront lancés sur Ariane 6 depuis Kourou, avec une mise en service prévue avant 2030.
Le programme suivant va beaucoup plus loin. OHB System, le maître d’œuvre satellitaire basé à Brême, et Rheinmetall, géant allemand de la défense terrestre et fabricant notamment de chars et de munitions, ont confirmé début 2026 des discussions avancées pour créer une coentreprise autour de SATCOMBw Stufe 4. L’objectif : une constellation de 100 à 200 satellites placés en orbite basse, entre 500 et 2 000 kilomètres d’altitude, capables de couvrir en permanence l’ensemble du globe et de connecter en continu chars, navires, drones, aéronefs de combat et soldats au sol. Là où un satellite géostationnaire couvre un tiers de la planète depuis son poste fixe, une constellation en orbite basse multiplie les engins pour garantir une couverture continue et des délais de transmission quasi nuls. Airbus Defence & Space pourrait s’associer comme partenaire industriel, selon Reuters. Mise en service visée en 2029.
La constellation de surveillance radar SARah, qui permet à la Bundeswehr d’observer la surface terrestre par tous les temps, de jour comme de nuit, grâce à des ondes radar, présente un bilan contrasté. SARah 1, construit par Airbus et lancé le 18 juin 2022, fonctionne correctement. Ses deux satellites-frères, SARah 2 et 3, construits par OHB et lancés conjointement sur un Falcon 9 de SpaceX le 24 décembre 2023, sont toujours non opérationnels : leurs antennes réflectrices, qui doivent se déployer comme un parapluie une fois en orbite, sont restées bloquées. Toutes les tentatives ont échoué, réinitialisations logicielles, procédures de vibration. Der Spiegel a révélé que l’opération de déploiement n’avait jamais été testée au sol avant le lancement. L’hypothèse d’une reconstruction aux frais d’OHB est évoquée.
Pour la première fois, Berlin envisage ouvertement des capacités destinées à entraver les systèmes spatiaux adverses : lasers, systèmes de brouillage électronique, satellites inspecteurs capables de manœuvrer au plus près des engins ennemis pour les neutraliser sans les détruire. Le ministère de la Défense s’engage à ne déployer aucune arme génératrice de débris, une précaution qui vise à ne pas rendre l’orbite inutilisable pour tout le monde, y compris pour l’Allemagne elle-même.
Dans ce même mouvement, l’Allemagne a commandé des satellites d’observation optique à très haute résolution pour le BND, ses services de renseignement extérieur. Ce faisant, elle sort d’un accord signé en 2002 à Schwerin avec la France, qui organisait une complémentarité entre les deux pays : Paris se chargeait de l’observation optique, Berlin de l’observation radar. Une rupture unilatérale qui a créé des frictions durables entre les deux capitales.
Isar Aerospace et la fusée qui tombe encore
L’accès autonome à l’espace, la capacité à lancer soi-même ses satellites sans dépendre d’un prestataire étranger, est aujourd’hui le maillon faible du dispositif allemand. Pour ses propres satellites militaires, Berlin recourt encore à Falcon 9, le lanceur américain de SpaceX, et à Ariane 6, le lanceur européen dont la France est le principal maître d’œuvre. C’est là qu’intervient Isar Aerospace.
À 3 secondes du compte à rebours final, le 25 mars 2026, la mission Onward and Upward de la start-up munichoise a été avortée sur la base d’Andøya : un bateau avait pénétré dans la zone de sécurité maritime. Le 21 janvier, la même tentative avait dû être reportée pour un problème de vanne de pressurisation. Et au tout premier vol, le 30 mars 2025, Spectrum, la fusée de 28 mètres à dix moteurs propulsés à l’oxygène liquide et au propane, conçue pour placer de petits satellites en orbite basse, s’était écrasée après trente secondes. Aucune nouvelle date n’avait été communiquée fin mars 2026.
Fondée en 2018, Isar Aerospace réunit des investisseurs d’un profil inhabituel pour une start-up de lancement : Airbus Ventures, Porsche SE et le NATO Innovation Fund, premier investissement direct de l’Alliance atlantique dans une société de lancement spatial.
Les revers ne disqualifient pas l’entreprise aux yeux des planificateurs de la Bundeswehr. Une filière nationale permettrait, une fois opérationnelle, de reconstituer des constellations partiellement détruites en quelques semaines, sans attendre la disponibilité d’un lanceur américain ou européen dont les carnets de commandes seraient saturés en temps de crise. C’est précisément ce scénario, une constellation dégradée en début de conflit, que les exercices de la Bundeswehr inscrivent désormais à leur agenda.
Brême, novembre 2025 : l’Allemagne prend la tête de l’ESA
Les 26 et 27 novembre 2025, la conférence ministérielle de l’ESA s’est tenue à Brême. L’Agence spatiale européenne, organisation intergouvernementale qui regroupe 22 États membres et finance les programmes spatiaux civils du continent, voit ses priorités et ses contrats industriels largement déterminés par ses plus gros contributeurs. L’Allemagne y a souscrit pour 5,1 milliards d’euros sur la période, soit 23 % du total, et s’est installée à la première place. La France, première contributrice depuis des décennies, est arrivée en deuxième position avec 3,6 milliards d’euros, au coude-à-coude avec l’Italie à 3,46 milliards. Les États membres ont engagé au total 22,3 milliards d’euros, un record absolu, en hausse nominale de 31 % par rapport à 2022.
Peser sur le choix des programmes prioritaires, sur l’attribution des contrats industriels et sur la direction exécutive de l’agence : c’est ce que ce rang de premier contributeur confère désormais à Berlin. « Ce dont la France rêvait, l’Allemagne l’a fait », a résumé le think tank Le Rubicon.
JEWEL : un accord franco-allemand sur fond de comptes divergents
Le 15 octobre 2025, à Paris, Catherine Vautrin et Boris Pistorius ont signé l’accord JEWEL, Joint Early Warning for a European Lookout, soit « veille conjointe pour une vigie européenne ». Les deux ministres de la défense ont engagé leurs pays dans la première capacité européenne d’alerte avancée spatiale : deux constellations de satellites géostationnaires interconnectées, une française, une allemande, équipées de capteurs infrarouges. Ces capteurs détectent la chaleur dégagée par les moteurs d’un missile balistique ou hypersonique dès les premières secondes de son lancement, avant même que les radars au sol aient pu l’identifier, et transmettent l’information en temps réel aux centres de commandement, gagnant des minutes décisives pour organiser une riposte ou une évacuation.
JEWEL s’articule avec le programme Œil d’Odin, partiellement financé par le Fonds européen de défense, et avec TWISTER, un programme de défense antimissile européen. Ces trois initiatives forment l’ossature d’un futur système d’alerte avancée pour le continent. Dans ses vœux aux armées du 15 janvier 2026, Emmanuel Macron a présenté JEWEL comme un instrument de l’autonomie stratégique européenne face à la dépendance vis-à-vis du renseignement américain, les États-Unis assurant aujourd’hui l’essentiel de la détection des lancements de missiles pour leurs alliés européens. Le programme rejoint le SCAF, le futur avion de combat franco-allemand, et le MGCS, le futur char franco-allemand, comme troisième grand chantier de défense commun entre Paris et Berlin.
Derrière cet accord, les moyens des deux pays ne sont plus comparables. L’Allemagne consacre 7 milliards d’euros par an au spatial militaire ; la France y alloue entre 800 millions et 1,3 milliard d’euros dans le cadre de sa loi de programmation militaire 2024-2030. Paris conserve des capacités plus matures : des satellites d’observation optique (CSO), un système d’écoute électromagnétique depuis l’espace (CERES), une constellation de télécommunications militaires (SYRACUSE IV). Ces actifs, construits sur plusieurs décennies, ne comblent plus l’écart de financement.
La commande allemande de satellites optiques pour le BND a ajouté une friction directe à cette asymétrie, en rompant les accords de Schwerin. Le major général Traut a indiqué que « l’Allemagne ne veut dépendre d’aucune puissance », une posture qui, appliquée sans coordination, risque de produire des doublons coûteux avec IRIS², la constellation de télécommunications sécurisées que l’Union européenne développe par ailleurs pour ses États membres. JEWEL montre qu’une coopération franco-allemande reste possible. Elle ne règle pas la question de savoir qui, entre Paris et Berlin, fixera désormais le cap de la défense spatiale européenne.


