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À 77 ans, l’ancien directeur du Fonds monétaire international vit au Maroc, conseille des présidents africains et reste dans le collimateur du Parquet national financier. Quinze ans après l’affaire du Sofitel de New York qui avait brisé sa trajectoire vers l’Élysée, DSK n’a pas quitté la scène, il en a changé les coulisses.
Le 26 mars 2026, Dominique Strauss-Kahn a franchi les portes de l’hôtel des Invalides pour rendre hommage à Lionel Jospin, mort trois jours plus tôt. « Un ami », a-t-il déclaré aux journalistes présents. « Un homme d’État. » Quelques mots, une présence, et l’affaire était entendue.
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Ce qui a retenu l’attention, c’est l’image. Anne Sinclair et lui, arrivés séparément, photographiés à quelques mètres l’un de l’autre dans la même cour. Jospin avait été son Premier ministre : c’est sous ce gouvernement, entre 1997 et 1999, que Strauss-Kahn avait exercé comme ministre de l’Économie et bâti la réputation qui devait, douze ans plus tard, en faire le favori de la présidentielle de 2012.
Il n’y sera jamais candidat. Le 14 mai 2011, il est arrêté à l’aéroport JFK de New York alors qu’il s’apprête à décoller pour Paris. L’homme que l’on interpelle ce jour-là est directeur général du Fonds monétaire international depuis 2007 — poste depuis lequel il a piloté la réponse internationale à la grande crise financière de 2008-2009 — et grand favori des sondages pour la présidentielle française de 2012, loin devant Nicolas Sarkozy. Nafissatou Diallo, femme de chambre d’origine guinéenne au Sofitel de Manhattan, l’accuse de l’avoir agressée sexuellement dans la suite 2806 quelques heures plus tôt.
DSK est placé en détention provisoire à Rikers Island et inculpé sous sept chefs d’accusation, dont tentative de viol et séquestration, passibles jusqu’à 74 ans de prison. Les images de sa sortie menottée du commissariat de Harlem font le tour du monde. Il démissionne du FMI le 19 mai 2011. Le 23 août, le procureur de Manhattan abandonne les poursuites pénales, invoquant les contradictions du témoignage de la plaignante. Un accord civil confidentiel est conclu le 10 décembre 2012 — Le Monde l’estimait à environ 6 millions de dollars, sans confirmation officielle des parties.
De retour en France, la plainte de l’écrivaine Tristane Banon pour tentative de viol est classée le 13 octobre 2011, le parquet reconnaissant des faits d’agression sexuelle mais les déclarant prescrits. Le procès du Carlton de Lille pour proxénétisme aggravé s’achève par une relaxe le 12 juin 2015. Son casier judiciaire reste vierge.
Marrakech à dix kilomètres du centre
Le riad est dans une palmeraie, à une dizaine de kilomètres de Marrakech. Il l’avait acquis autour de l’an 2000 avec Anne Sinclair. Après le divorce, il l’a gardé. C’est là qu’il réside l’essentiel de l’année, avec Myriam L’Aouffir, femme d’affaires germano-marocaine et ancienne cadre dirigeante de France Télévisions, qu’il a épousée le 7 octobre 2017 lors d’une cérémonie à Marrakech, son quatrième mariage.
Il y a Casablanca aussi, où est installé son cabinet de conseil. Et depuis 2023, un terrain acquis près d’Asilah, dans la province de Tanger, où une maison de vacances est en construction. La presse marocaine avait cru y voir le signe d’un projet hôtelier d’envergure. « Il est exact que j’ai acheté une parcelle de terrain au sud d’Asilah. J’y construis une maison de vacances personnelle. Cela n’a rien à voir avec un prétendu resort », a-t-il précisé aux médias locaux.
En 2023, sur BFMTV, il a déclaré : « Je me sens aussi Marocain que Français. J’ai passé mon enfance dans ce pays. J’y suis maintenant depuis 15 ans. Mon épouse est Marocaine. » Il préside par ailleurs Mekkil, une association dédiée à la protection maternelle et infantile dans les zones rurales du royaume, dont Myriam L’Aouffir est trésorière. En décembre 2024, dans une interview à L’Observateur, il a indiqué : « La France a plus besoin du Maroc que l’inverse. »
21 millions d’euros en cinq ans
Parnasse International a été fondée en mai 2013. La société est domiciliée à la Casablanca Finance City, une zone franche de Casablanca qui offre aux entreprises qui s’y installent des conditions fiscales très avantageuses : exonération totale d’impôt sur les sociétés pendant cinq ans, puis taux plafonné à 8,75 %, contre 31 % en France à la même période. Son unique actionnaire et unique salarié : Dominique Strauss-Kahn. Entre 2013 et 2018, la société a dégagé près de 21 millions d’euros de bénéfices. En 2017, le résultat net atteignait 5,2 millions d’euros. L’année suivante, DSK s’est versé 5,3 millions d’euros de revenus, un niveau comparable à celui des grands patrons du CAC 40.
En 2018, il a ajouté une seconde entité à ce dispositif : Parnasse Global Limited, domiciliée à Ras al-Khaimah, un des sept émirats qui composent les Émirats arabes unis, où les sociétés offshore ne paient aucun impôt sur leurs bénéfices. Les deux structures perçoivent ses honoraires, conférences et missions de conseil confondues. Le résultat est un montage légal qui réduit au minimum l’imposition de revenus générés en grande partie grâce à des réseaux constitués en France et au FMI.
Denis Sassou-Nguesso, président du Congo, Macky Sall, ancien président du Sénégal, et Faure Gnassingbé, président du Togo, figurent parmi ses clients identifiés. DSK intervient sur les dossiers de finances publiques et de négociation avec les créanciers internationaux, en particulier le FMI, l’institution qu’il a dirigée de 2007 à 2011. En mai 2025, lui et son épouse étaient photographiés à l’hôtel Bristol à Paris lors d’une soirée organisée à l’occasion d’une visite d’État de Sassou-Nguesso en France.
Le PNF n’a pas classé le dossier
En octobre 2021, les Pandora Papers ont rendu public ce montage. Cette enquête, conduite par le Consortium international des journalistes d’investigation en partenariat avec Cash Investigation de France Télévisions, a révélé les documents internes de Parnasse International et de sa filiale émiratie. Les révélations ont déclenché une réaction judiciaire : en mars 2022, le Parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire pour blanchiment de fraude fiscale aggravée, qualification qui désigne le fait de dissimuler l’origine de sommes qui auraient dû être déclarées au fisc français. L’enquête a été confiée au Service d’enquêtes judiciaires des finances.
À la fin de l’été 2022, Dominique Strauss-Kahn a été entendu en garde à vue. « Je me suis tenu à la disposition des enquêteurs et je continuerai à le faire », a-t-il déclaré à l’issue. Il a fait valoir sa qualité de résident fiscal marocain depuis 2013 et chiffré sa contribution : 812 000 euros d’impôts versés pour les années 2018, 2019 et 2020, soit, selon ses calculs, 23,8 % de ses bénéfices.
À mi-2026, aucune mise en examen n’a été annoncée publiquement. L’enquête préliminaire est toujours en cours.
La justice n’est pas une découverte pour lui. Le 12 juin 2015, le tribunal correctionnel de Lille l’avait relaxé dans l’affaire du Carlton, qui portait sur des soupçons de proxénétisme aggravé. Avant cela, une enquête pour escroquerie et abus de biens sociaux avait visé son ancien fonds d’investissement luxembourgeois, LSK, sans qu’il soit possible, à ce stade, d’en préciser l’issue exacte.
LCI, juillet 2024 : treize ans sans plateau
Dominique Strauss-Kahn n’avait pas accepté d’apparaître sur un plateau de télévision français depuis septembre 2011. En juillet 2024, il a rompu cette habitude en répondant à l’invitation de Darius Rochebin, journaliste à LCI, qui l’avait sollicité pour s’exprimer sur les élections législatives anticipées.
DSK s’y est montré alarmiste sur la progression du Rassemblement national. « Ce qui est en cause, c’est la vie de la démocratie », a-t-il déclaré. Interrogé sur le scénario d’un duel RN contre La France insoumise au second tour, il a indiqué n’avoir « pas de problème à voter LFI », fût-ce « en se bouchant le nez ». La phrase a circulé largement.
Quelques mois plus tôt, en avril 2023, il avait publié sur les réseaux sociaux une tribune de quatre pages consacrée à la réforme des retraites. Il y dénonçait « l’usage disproportionné de la violence physique et verbale de l’exécutif » et pointait quatre erreurs du président Macron, appelant à « renouer les fils du dialogue social ». Le texte avait généré une couverture médiatique notable, sans que DSK ne donne la moindre interview pour le commenter.
Le club qui réfléchit à 2050
Depuis 2018, Dominique Strauss-Kahn anime ce qu’il a lui-même baptisé un « club d’élaboration ». Le cercle réunit des intellectuels, des syndicalistes et des économistes autour de chantiers qu’il situe à l’horizon 2025-2050 : redistribution des richesses, conséquences de l’allongement de la durée de vie, avenir de la démocratie parlementaire. « La démocratie parlementaire est en train d’exploser partout. De grands champs sont délaissés par la réflexion, pas seulement en France », a-t-il déclaré au Parisien.
Sur la question d’un retour en politique active, il a été net : « Rien ne m’agace plus que le maintien de sexagénaires qui visiblement ont du mal à quitter la scène. »
Il a résumé lui-même sa propre transition : le « temps de l’action » a cédé la place au « temps de la réflexion ». Le club n’a produit aucune publication publique identifiable à ce jour et ses travaux n’ont pas alimenté le débat intellectuel français, ce qui n’empêche pas DSK de continuer à le réunir, depuis Marrakech, selon son propre calendrier.


