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- Trente-cinq degrés, et des nuits sans répit
- 2003, et les étés qui ont suivi
- Sous les toits en zinc, 70 degrés en surface
- L’ABF ou le droit de veto sur les volets
- Volets efficaces, clim paradoxale, froid réservé aux bureaux
- Ian Brossat et le pari des volets subventionnés
- Les parcs ne rafraîchissent pas le sixième étage
- Mourir sous le zinc est une question de revenus
En mai dernier à nouveau cette semaine, les Parisiens les plus exposés n’ont rien pour se protéger de la canicule. Derrière la beauté des toits en zinc, des centaines de milliers de logements cumulent l’absence de volets et l’impossibilité d’en poser sans autorisation. Chaque été, les mêmes personnes meurent dans les mêmes appartements surchauffés. La capitale de la COP21 n’a toujours pas réglé la question la plus simple qui soit : comment garder ses habitants en vie quand il fait 40°C.
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Trente-cinq degrés, et des nuits sans répit
Le 27 mai 2026 dernier, Météo-France a placé Paris et la petite couronne en vigilance orange canicule. Pour un mois de mai, c’est inédit. Les maximales ont atteint 34 à 35°C dans la capitale. Les minimales nocturnes n’ont pas descendu sous 21 à 22°C, des valeurs que l’on n’avait jamais mesurées aussi tôt dans la saison. Airparif a signalé simultanément une dégradation de la qualité de l’air, combinaison particulièrement pénalisante pour les personnes âgées et les malades chroniques. Début juin 2026, Santé publique France publiait déjà un bulletin faisant état de plusieurs centaines d’hospitalisations pour pathologies liées à la chaleur, avant même que l’été calendaire soit commencé.
Ce qui change avec ces épisodes de mai et juin, c’est le calendrier. Jusqu’ici, la canicule s’installait en juillet, parfois en août. Le bâti parisien, pierre, zinc, façades minérales, disposait de quelques semaines printanières pour descendre en température. La pierre et le zinc emmagasinent la chaleur et la restituent lentement : un immeuble dont les combles ont accumulé des semaines de soleil printanier mettra des jours à refroidir, même après une baisse des températures. Cette fenêtre de répit se ferme. Un immeuble haussmannien dont les combles n’ont pas refroidi depuis avril est un immeuble dont les derniers étages seront inhabitables en juillet.
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2003, et les étés qui ont suivi
Du 1er au 20 août 2003, environ 14 800 à 15 000 personnes sont mortes en excès en France en moins de trois semaines. En Île-de-France, la surmortalité a bondi de 100 à 130 % selon les départements. À Paris intra-muros, les services médico-légaux ont reçu des centaines de victimes décédées à domicile, dans leur grande majorité des personnes âgées, seules, dans des appartements sous les toits où la chaleur s’était accumulée jour après jour. Les températures maximales avaient dépassé 35°C pendant une dizaine de jours consécutifs, avec un pic proche de 40°C. Les nuits n’avaient apporté aucun soulagement.
Vingt-trois ans plus tard, 2003 reste la référence traumatique. Ce qui a changé, c’est que la canicule n’est plus perçue comme un accident climatique. L’été 2022 a provoqué plus de 2 800 décès en excès lors des seuls épisodes caniculaires, et plus de 10 000 décès supplémentaires sur l’ensemble de la saison. L’été 2025 a donné lieu à un excès de mortalité significatif, dont les bilans consolidés de Santé publique France feront état de plusieurs milliers de décès attribuables à la chaleur. Entre 2017 et 2022, l’agence estime que près de 9 700 décès ont été attribuables à la chaleur pendant les seuls épisodes de canicule, soit environ 30 % des décès liés à la chaleur sur l’ensemble des étés concernés.
Une étude publiée en 2023 dans The Lancet Planetary Health, portant sur plus de 850 villes européennes, place Paris parmi les métropoles où la surmortalité relative due aux vagues de chaleur est la plus élevée du continent. Le risque de décès attribuable à la chaleur y est particulièrement marqué chez les personnes âgées.
Le 25 juillet 2019, la station de Paris-Montsouris a enregistré 42,6°C, pulvérisant le précédent record absolu de 40,4°C établi en 1947. Météo-France documente depuis les années 1980 une augmentation nette de la fréquence et de l’intensité des vagues de chaleur, particulièrement prononcée dans les villes. Les projections climatiques pour l’Île-de-France convergent vers 20 à 25 jours de canicule par an d’ici 2050, dans un scénario d’émissions intermédiaire. La Ville de Paris admet elle-même, dans ses documents de planification, un réchauffement moyen de l’ordre de +2,5 à +3°C autour de 2050 par rapport à la fin du XIXe siècle. Des climatologues résument l’enjeu en une formule : « ce que fut la canicule de 2003 pourrait correspondre à un été normal au milieu du siècle ».
Sous les toits en zinc, 70 degrés en surface
Le zinc est un très bon conducteur thermique. Par une journée caniculaire, sa surface peut atteindre 70 à 80°C. Dans les combles mal isolés qui se trouvent en dessous, la température de l’air peut dépasser 40°C, voire davantage dans les pièces directement sous la toiture. Paris compte des dizaines de milliers de logements de ce type, chambres de bonne reconverties, studios sous combles, anciens logements de service, occupés souvent par des étudiants, de jeunes actifs précaires, ou des personnes âgées aux ressources limitées. Chaque été, les mêmes témoignages reviennent dans la presse : des intérieurs à 36°C quand il fait 31°C dehors, des nuits sans sommeil, des réfrigérateurs en surcharge.
À cette configuration s’ajoute l’effet d’îlot de chaleur urbain. Lors des dernières canicules, des écarts de 6 à 8°C ont été mesurés entre le centre de Paris et la campagne environnante, principalement la nuit, quand les matériaux minéraux restituent la chaleur accumulée dans la journée. À l’intérieur même de la ville, la cartographie fine des températures montre des écarts de 4 à 6°C entre les quartiers très minéralisés aux rues étroites et les secteurs proches d’un parc ou du bois.
Quand les nuits restent au-dessus de 20°C, ce que les météorologues appellent nuit tropicale, le corps humain ne récupère pas de la chaleur emmagasinée dans la journée. La nuit suivante, le cumul recommence depuis un seuil plus élevé. C’est ce mécanisme physiologique qui fait de la canicule longue un risque sanitaire bien supérieur à une seule journée de forte chaleur.
L’ADEME estime qu’un nombre très significatif de logements, de l’ordre d’un tiers du parc, présente des températures intérieures difficilement vivables lors des épisodes de canicule, en l’absence de stratégies de rafraîchissement. Une thermographie menée dans le cadre du Plan Climat de Paris l’a confirmé : une toiture mal isolée laisse passer la chaleur dans les deux sens, vers l’extérieur en hiver, vers l’intérieur en été. Les combles les plus froids en janvier sont les plus étouffants en juillet.
L’ABF ou le droit de veto sur les volets
Une part importante du bâti parisien est située en secteur protégé au titre du patrimoine ou dans le périmètre des monuments historiques. Dans ces zones, l’Architecte des Bâtiments de France, un fonctionnaire d’État placé sous l’autorité du ministère de la Culture, rend un avis conforme sur toute demande d’autorisation de travaux modifiant l’aspect extérieur des immeubles. Cet avis est juridiquement contraignant : un propriétaire qui se voit opposer un refus ne peut pas passer outre. L’installation de volets extérieurs, de brise-soleil, de stores de façade ou d’unités de climatisation visibles peut être refusée pour des raisons esthétiques.
Des élus, des professionnels du bâtiment et des parlementaires dénoncent depuis plusieurs années des projets de rénovation énergétique retardés ou revus à la baisse en raison de ces contraintes. Les chiffres précis restent difficiles à objectiver : aucune statistique consolidée ne recense publiquement, à l’échelle nationale, la part des demandes de travaux bloquées par un avis ABF défavorable. Des rapports parlementaires mentionnent des proportions importantes dans certains territoires, sans que des données nationales robustes aient été publiées.
Des fabricants et des organismes techniques s’accordent sur l’efficacité des protections solaires extérieures : des volets bien utilisés bloquent jusqu’à 80 % du rayonnement solaire incident, réduisent les surchauffes de 4 à 7°C, et diminuent jusqu’à 70 % les besoins de climatisation dans les logements qui en disposent. D’un côté, la préservation du paysage urbain parisien constitue un atout culturel et économique que personne ne remet sérieusement en cause. De l’autre, un propriétaire parisien dont la demande a été refusée par l’ABF se retrouve dans l’impossibilité légale d’équiper son immeuble de la protection la plus efficace contre la chaleur.
Un second verrou s’ajoute au premier, indépendamment du patrimoine. En copropriété, la pose de volets modifiant la façade nécessite un vote en assemblée générale : un locataire ne peut pas décider seul de ces travaux, et le propriétaire lui-même doit obtenir l’accord des autres copropriétaires. Les logements les plus vulnérables, chambres sous les toits, façades donnant sur les rues emblématiques, sont précisément ceux pour lesquels les obstacles juridiques et patrimoniaux s’accumulent.
Volets efficaces, clim paradoxale, froid réservé aux bureaux
Les volets extérieurs sont l’un des leviers les moins coûteux pour limiter la surchauffe résidentielle. Plus de 90 % des logements français en disposent, selon les enquêtes de l’ADEME et d’organismes techniques, mais ces équipements sont souvent anciens, mal utilisés, ou absents de certaines typologies : grandes baies vitrées d’immeubles récents, logements sous combles sans volets de toit. À Paris, une proportion significative de logements sous les toits ou en façade sur cour reste sans protection solaire extérieure. Des responsables politiques avancent plusieurs centaines de milliers de logements parisiens concernés. Faute de données statistiques officielles à l’échelle fine de la capitale, ces estimations doivent être comprises comme des ordres de grandeur, pas comme des chiffres vérifiés.
Un baromètre publié en 2024, le baromètre Somfy, indique qu’environ 34 % des ménages français déclarent posséder un système de climatisation fixe ou mobile, contre 14 % dix ans plus tôt. À Paris, ce taux reste inférieur à la moyenne nationale : la densité du bâti, l’ancienneté du parc et les contraintes réglementaires freinent l’installation d’unités extérieures sur les façades. Les agences de l’énergie signalent depuis plusieurs années un paradoxe propre à la climatisation individuelle : en rafraîchissant l’intérieur du logement, chaque appareil rejette de la chaleur vers la rue. Additionnés à l’échelle de la ville, des dizaines de milliers de climatiseurs en fonctionnement simultané aggravent l’îlot de chaleur urbain et font grimper la consommation électrique précisément aux heures où le réseau national est le plus sollicité.
Paris dispose depuis les années 1990 d’un réseau de froid, Climespace, qui utilise notamment la Seine comme source de rafraîchissement. C’est l’un des plus importants d’Europe. Il alimente des musées, des bâtiments institutionnels comme l’Assemblée nationale, des centres commerciaux et des bureaux, via plusieurs dizaines de kilomètres de canalisations souterraines. La Ville et l’exploitant affichent l’objectif de tripler la capacité du réseau d’ici 2042, en y connectant davantage de bâtiments publics : écoles, hôpitaux, stations de métro. Les appartements parisiens, eux, n’y sont pas raccordés.
Depuis janvier 2022, la réglementation environnementale RE2020 impose pour les bâtiments neufs un indicateur de confort d’été, exprimé en degrés-heures de surchauffe. Au-delà d’un certain seuil, le projet est refusé. C’est une avancée réelle, qui ne concerne que le flux marginal de constructions neuves, dans une ville où l’essentiel du parc résidentiel date d’avant 1975, souvent bien avant 1948. L’ADEME le rappelle dans ses travaux : même avec des rénovations ambitieuses, une partie significative du parc bâti restera vulnérable à la surchauffe à l’horizon 2050.
Ian Brossat et le pari des volets subventionnés
Le sénateur communiste de Paris Ian Brossat avait porté, dans la perspective des élections municipales de 2026, la proposition d’un « grand plan volets » pour la capitale. Le principe : financer massivement l’installation de volets extérieurs sur les logements qui en sont dépourvus, avec une priorité donnée aux derniers étages et aux façades les plus exposées. L’objectif revendiqué est de faire de la protection solaire un équipement de base, au même titre que le double vitrage.
L’efficacité technique de la mesure est attestée par toutes les études disponibles sur le confort d’été. Ce qui reste à démontrer, c’est la faisabilité opérationnelle : comment financer l’opération à l’échelle de la capitale, contourner les blocages en copropriété, obtenir les avis favorables des ABF pour les façades en secteur protégé ? La proposition Brossat n’a pas encore apporté de réponses précises à ces trois questions.
Ce que cette proposition met en lumière dépasse le débat technique. Elle pose explicitement la lutte contre la surchauffe comme un objet de politique du logement, et non comme une affaire individuelle renvoyée aux moyens de chaque habitant.
Les parcs ne rafraîchissent pas le sixième étage
La Ville de Paris a déployé depuis plusieurs années un dispositif d’adaptation intitulé « Paris s’adapte ». Il comprend plus d’un millier de lieux de fraîcheur référencés, parcs, jardins, bibliothèques, musées, piscines, églises, accessibles pendant les épisodes de forte chaleur, la transformation de plusieurs centaines de cours d’écoles en « cours Oasis » végétalisées et ouvertes au public l’été, ainsi que des programmes de végétalisation de toitures et de façades. Les évaluations disponibles montrent que les grands parcs urbains peuvent abaisser la température locale de 1 à 2°C la nuit.
C’est utile. Une personne âgée isolée au sixième étage d’un immeuble sans ascenseur, dans un quartier peu végétalisé du nord-est parisien, ne descend pas au parc à deux heures du matin pour récupérer d’une nuit sans fraîcheur. Pour les habitants les plus vulnérables, le bénéfice des îlots de fraîcheur dépend d’une condition que la Ville ne maîtrise pas : la capacité physique à s’y rendre.
Mourir sous le zinc est une question de revenus
Les bilans sanitaires des canicules successives, 2003, 2019, 2022, 2025, convergent sur le profil des victimes. Ce sont des personnes âgées, des malades chroniques, des travailleurs exposés, des habitants de logements surchauffés. À Paris, la géographie de la vulnérabilité est aussi précise que répétable : locataires des derniers étages, occupants de petites surfaces sous les toits, ménages à revenus modestes, personnes vivant seules.
Les ménages disposant de revenus suffisants ont plusieurs options : installer une climatisation et absorber la hausse de facture, partir en résidence secondaire lors des épisodes extrêmes, quitter la ville pour quelques jours. Les autres restent. La Fondation Abbé Pierre et l’ADEME documentent séparément le même phénomène : dans un parc résidentiel où les logements les moins chers sont aussi les moins bien protégés contre la chaleur, chaque canicule frappe d’abord ceux qui n’ont pas les moyens de s’en protéger.


