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L’accusation qui avait dominé les manchettes pendant huit ans s’est effondrée à l’audience. Celle qui restait, jugée secondaire, a suffi à produire une condamnation pénale. Pour la députée LFI, le verdict rendu lundi à Paris referme un dossier tout en en laissant un autre ouvert, celui-là au seuil d’un renvoi en jugement.
Le 8 juin 2026, le président Guillaume Daieff, à la tête de la 13e chambre du tribunal correctionnel de Paris, a rendu un verdict à deux faces. Sophia Chikirou, députée LFI de la 6e circonscription de Paris, est condamnée à 8 000 euros d’amende, dont 4 000 euros avec sursis, pour le vol de deux formules de chèques appartenant au Média, la webtélé qu’elle avait cofondée en janvier 2018. Sur le chef de tentative d’escroquerie, qui constituait l’accusation principale et exposait à des peines bien plus lourdes, elle est relaxée.
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La peine prononcée est très en deçà des réquisitions du parquet, qui avait demandé 50 000 euros d’amende dont 40 000 euros avec sursis. Deux facteurs ont conduit le tribunal à fixer une sanction aussi basse : l’ancienneté des faits, qui remontent à 2018, et le désistement de la société plaignante, Le Média, qui avait retiré sa plainte civile dans le cadre d’un protocole d’accord. Aucune peine d’inéligibilité n’a été ni requise par le parquet ni prononcée. Sophia Chikirou conserve son mandat de députée.
Deux chèques jamais encaissés, une condamnation pénale
Deux formules de chèques, deux feuillets vierges d’un carnet appartenant au Média, jamais utilisés. L’objet du délit paraît dérisoire. C’est précisément ce qui rend la condamnation inconfortable pour la députée.
En droit pénal, soustraire frauduleusement un bien appartenant à autrui constitue un vol, quelle que soit la valeur du bien et qu’il ait été ou non utilisé ensuite. Le tribunal n’a pas hésité sur ce point, contrairement au chef d’escroquerie, sur lequel il a longuement motivé sa relaxe. Le président Daieff a tenu à souligner la charge de cette qualification pour une élue, alors même que la peine fixée reste modeste. Une condamnation pénale pour vol figure au casier judiciaire, au moins jusqu’à ce que la cour d’appel de Paris en décide autrement.
L’été 2018 : la chute du Média, l’origine du dossier
Sophia Chikirou avait cofondé cette webtélé en janvier 2018 avec le psychanalyste Gérard Miller et le réalisateur Henri Poulain, dans le sillage de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. Le projet se réclamait d’un journalisme « humaniste, progressiste, écologique et féministe », financé hors des grands groupes industriels. Les finances ne suivent pas : les dépenses atteignent 200 000 euros par mois pour 150 000 euros de recettes. En juillet 2018, une pétition interne dénonce le « management autoritaire » de sa fondatrice et une « hémorragie en termes de ressources humaines ».
Sophia Chikirou démissionne de la direction de l’entreprise de presse le 4 juillet 2018. Le 13 juillet, Mediascop, sa propre société de communication, qui avait facturé plus d’un million d’euros de prestations lors de la seule campagne présidentielle de 2017, adresse au Média une facture de 67 146 euros pour des prestations que la nouvelle direction conteste immédiatement. Chikirou est officiellement révoquée de la société de production le 24 juillet. Les 27 et 28 juillet, elle se présente néanmoins au Crédit du Nord en qualité de présidente du Média pour demander un virement de 67 146,58 euros en faveur de Mediascop. Le compte est insuffisamment approvisionné. Le conseiller bancaire est alerté qu’elle n’est plus la représentante légale de la société. La nouvelle direction fait opposition. Le virement n’aboutit pas.
Le parquet avait qualifié ces démarches de tentative d’escroquerie : se présenter à une banque sous une qualité qu’on ne détient plus pour en tirer un avantage financier. Le tribunal a refusé cette qualification. Son raisonnement tient à quelques heures : « il n’est établi par aucune pièce que le procès-verbal d’éviction lui aurait été envoyé avant le 27 juillet à 16h57 », heure à laquelle Sophia Chikirou a reçu un SMS. Faute de preuve qu’elle savait avec certitude ne plus être présidente au moment précis des démarches, l’escroquerie ne peut être caractérisée. Se tromper sur ses propres droits de représentation, a ajouté le tribunal, peut donner lieu à des poursuites civiles, mais pas nécessairement à une condamnation pénale pour escroquerie.
En octobre 2018, Le Média avait déposé deux plaintes contre X pour vol, portant notamment sur du matériel informatique et des documents administratifs. Par la suite, les deux sociétés ont conclu un protocole d’accord, et la partie plaignante a retiré sa plainte civile.
Janvier 2026 : un procès, une campagne municipale
Il aura fallu huit ans à la brigade financière, puis au parquet, pour conduire cette affaire jusqu’à une audience. Le procès est fixé au 12 mai 2026, trois mois après le premier tour des élections municipales parisiennes, où Sophia Chikirou conduisait la liste LFI pour la mairie de Paris.
L’annonce, en janvier 2026, a déclenché une réaction immédiate. « Le parquet de Paris décide de me faire un procès en pleine campagne municipale au sujet d’une histoire datant de 2018 qui relève d’un différend commercial entre deux sociétés », a déclaré Sophia Chikirou à l’AFP. Elle a qualifié l’affaire d’« éminemment politique », estimant qu’elle n’avait « pour but que de salir et gêner » sa candidature. Son avocat a repris le même terme : « purement politique ». La défense soulignait l’absence de plaignant actif et l’existence du protocole d’accord.
À l’audience du 12 mai, la procureure avait elle-même modulé la portée du dossier, admettant qu’il ne s’agissait pas de « l’affaire du siècle » et d’un « conflit qui aurait pu être réglé différemment », avant de requérir tout de même 50 000 euros d’amende. À la sortie du tribunal, Sophia Chikirou avait déclaré : « Ça n’en valait pas la peine. »
Sophia Chikirou a obtenu 11,72 % des suffrages au premier tour des municipales parisiennes. Emmanuel Grégoire, candidat socialiste soutenu par le PCF, Europe Écologie Les Verts et l’ensemble de la gauche non-insoumise, a refusé toute alliance avec la liste LFI entre les deux tours. Au second tour, Sophia Chikirou a recueilli 8,01 % des voix. Grégoire a remporté la mairie avec 50,81 %, devant Rachida Dati (Les Républicains) à 41,18 %.
Appel annoncé, second dossier en attente
Absente lors du délibéré, Sophia Chikirou a réagi via un communiqué publié sur son compte X. Elle « prend acte » du verdict, souligne que le tribunal « l’a relaxée de l’accusation d’escroquerie, qui constituait l’accusation la plus grave » et qui a « nourri de nombreux commentaires médiatiques négatifs pendant des années ». Elle conteste la condamnation pour vol en relevant que « le jugement établit qu’il n’a pourtant jamais servi ». Elle annonce faire immédiatement appel. L’exécution de l’amende est suspendue ; un nouveau procès devant la cour d’appel de Paris sera nécessaire.
Le dossier du Média n’est pas le seul front judiciaire ouvert pour la députée. En septembre 2024, Sophia Chikirou a été mise en examen dans l’affaire des comptes de campagne de la présidentielle de Jean-Luc Mélenchon de 2017. Trois chefs lui sont reprochés : escroquerie aggravée, c’est-à-dire une escroquerie commise de manière organisée, abus de biens sociaux, soit l’utilisation d’une société à des fins contraires à son intérêt, et recel d’abus de confiance. La justice soupçonne Mediascop d’avoir surfacturé des prestations de communication lors de cette campagne, les dépenses électorales étant remboursées sur fonds publics. Quatre personnes ont été mises en examen dans cette procédure, dont Jean-Luc Mélenchon lui-même. Sophia Chikirou conteste fermement ces accusations.
L’enquête a été close début mai 2026. Le parquet doit désormais décider s’il y a lieu de renvoyer les mis en examen devant un tribunal correctionnel. Les peines encourues atteignent théoriquement sept ans d’emprisonnement et 750 000 euros d’amende. Dans ce dossier, contrairement à celui du Média, une peine d’inéligibilité fait partie des sanctions que le tribunal pourrait prononcer.


